Auditorium de l'Humathèque du Campus Condorcet - 10 Cour des Humanités, 93300 Aubervilliers
Le Jabal Ithlib, un château d’eau naturel ? Analyses paysagères du bassin de Hegra – Arabie Saoudite
PIRAUD Laure Paysagiste HAP -Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Lors de prospections pédestres en 2025, il est apparu que le secteur de l’ancienne zone résidentielle de Hegra présentait les stigmates évidents d’un excès d’eau. Comment imaginer que les Nabatéens, réputés, depuis les recherches réalisées à Pétra, pour leurs compétences hydrauliques, et avant eux leurs prédécesseurs, aient installé leurs résidences, en partie construites en terre, dans une zone humide et sujette aux inondations ? Comment ont-ils maîtrisé ces écoulements pour ne pas en subir les désagréments et transformer cette contrainte hydraulique en atout plutôt qu’en menace ?
Les nouvelles observations semblent indiquer que les écoulements à l’origine de cet excès d’eau ne proviennent pas de la plaine alluviale à l’ouest de la zone résidentielle, mais du Jabal Ithlib situé à l’est. Le Jabal Ithlib, imposant massif gréseux érodé et couvert de sable, peu perméable, produit manifestement un ruissellement intense lors des pluies rares mais violentes, l’eau descendant directement vers la ville antique via une zone en forme de croissant au pied du Jabal Ithlib. Est-il imaginable que les Nabatéens, très grands observateurs du paysage, aient accentué par de subtils aménagements ce que la nature offrait ? Les eaux ruisselant sur le Jabal Ithlib tendant à se rassembler en ce lieu en forme de croissant, il suffisait de quelques digues pour rendre le phénomène plus manifeste et spectaculaire et créer un (grand) bassin recueillant les eaux de pluie au pied du Jabal Ithlib. Ces installations auraient pu servir aux caravanes traversant Hegra, offrant eau, fraîcheur et halte pour les hommes et les animaux. Mais, dans cette configuration, le Jabal Ithlib pourrait aussi apparaître comme un bétyle naturel monumental et jouer un rôle non seulement hydraulique mais aussi symbolique et cultuel. Les prochaines recherches sur le terrain, prospections géophysiques et fouilles archéologiques menées là où existeraient de tels aménagements (levées, barrages etc.) permettront peut-être de vérifier et préciser ces hypothèses."
Savoir-faire et aménagements hydrauliques gravitaires à Versailles au XVIIe siècle : un héritage technique au prisme des enjeux contemporains de la gestion de l’eau.
MALNAR Daniella - Chargée documentaire Service des Fontaines, Château de Versailles, UMR 704 ArScAn, Université Paris 8
Le réseau hydraulique gravitaire du château et du domaine de Versailles constitue l’un des systèmes techniques majeurs de l’époque moderne. Conçu au XVIIᵉ siècle pour alimenter les jardins et les somptueuses fontaines de Louis XIV, il repose sur une connaissance fine du territoire et sur une gestion intégrée des eaux de pluie, de sources, de rivières et d’étangs. Cette communication analyse les architectures hydrauliques gravitaires et les savoir-faire techniques qui ont permis l’optimisation progressive du réseau. La recherche s’appuie sur une approche croisant l’étude des sources archivistiques (plans anciens, traités de fontainerie), l’analyse cartographique, les relevés de terrain et l’observation directe des ouvrages conservés. Elle met en lumière le rôle des fontainiers, dont le métier se structure au XVIIᵉ siècle en une corporation spécialisée. Au-delà de son intérêt patrimonial, l’étude interroge les enjeux contemporains de gestion de l’eau à Versailles, notamment le défi de retrouver des capacités hydrauliques à partir du terrain actuel et des ouvrages hydrauliques partiellement abandonnés, dans une perspective de gestion durable fondée sur le système gravitaire, la sobriété énergétique et l’intégration paysagère.
Un modèle de gestion de l’eau en contexte sismique : le système d’irrigation de Sarazm (vallée du Zeravshan, Asie centrale) au tournant des 4e et 3e millénaires av. n. è.
CEZ Lucie - Post-doctorante, CNRS – UMR 7192 PROCLAC (Proche Orient Caucase, Langues, Archéologie et Civilisation)
Établi dans la vallée semi-aride et tectoniquement active du Moyen-Zeravshan, au Tadjikistan, l’établissement proto-urbain de Sarazm (3500/2500 av. J-C) témoigne de savoir-faire de haute technicité dans l’architecture, les artisanats et les arts ; ainsi que d’une maîtrise précoce de l’irrigation gravitaire. Le plus ancien système d’irrigation daté à ce jour en Asie centrale, fonctionnel à la fin du 4e millénaire et à l’âge du Bronze ancien, était basé sur la dérivation d’écoulements nivoglaciaires plusieurs kilomètres à l’amont des secteurs irrigués par un canal en terre creusé en bordure de haute terrasse. L’étude des dépôts de ce canal à ciel ouvert, combinant une approche topographique, pédo-stratigraphique, sédimentologique et micromorphologique, révèle les modalités techniques et pratiques de la gestion de l’eau, qui s’exprime dans la maîtrise de la planimétrie, le dimensionnement de l’ouvrage (gabarit, profil), le contrôle des flux et la maintenance. Son histoire fonctionnelle inclut des phases de mise en eau, de fonctionnement courant, d’entretien à l’outil et de réparations associées à des secousses sismiques récurrentes qui ont endommagé l’ouvrage et perturbé la circulation de l’eau. A l’échelle microrégionale, l’impact des contraintes sismotectoniques sur la dynamique fluviale (barrages de débris, défluviations, incision) et sur la fonctionnalité du système hydraulique ont probablement joué un rôle dans l’apparition des galeries drainantes de type karez creusées dans les conglomérats de la terrasse à la fin de l’âge du Bronze, période marquant la fin de l’occupation de Sarazm.
Hydrosystèmes et pastoralisme irrigué sur la longue durée : l’exemple de la vallée de Campan du Haut-Adour (Pyrénées)
COSTA Laurent - Consortium Huma-num Projet Time Machine (Cst PTM), UMR 7041 : Archéologies et Sciences de l’Antiquité
Cette communication se concentre sur l'organisation d’un paysage agro-pastoral de la région du Haut-Adour, située dans les Hautes-Pyrénées en France. L'accent est mis sur les systèmes hydrauliques gravitaires, incluant lacs, canaux, rigoles et anciennes infrastructures d'eau, qui ont façonné ces paysages montagneux au fil des siècles. L'objectif central est d'explorer les relations sur la longue durée entre les occupations de ces territoires montagneux et ces aménagements essentiels dans un contexte de changement climatique.
Cette recherche est menée par le Consortium Huma-Num Projets Time Machine en collaboration avec l'Observatoire des Patrimoines de Hautes-Bigorre (OAPHB) et le Club Alpin Français. Elle allie diverses sources, telles que des cartographies historiques, des images aériennes, des données LiDAR et des relevés de terrain, pour constituer une vaste base de données géographique. Sur la base de ces données et en utilisant des techniques de modélisation et de traitement, il s‘agit de comprendre ces hydrosystèmes et d'analyser leur rapport avec l’occupation humaine au fil du temps.
Les premiers résultats ont déjà mis en lumière 185 ensembles archéologiques, attestant d'une utilisation intensive des grandes altitudes, comprises entre 1 200 et 2 000 mètres. et révèle une organisation des établissements saisonniers, appelés Courtaous, étroitement liés aux canalisations ou aux ressources d’eau. En redéfinissant la perception des montagnes pyrénéennes comme des territoires dynamiques, ce programme souligne l'importance d'une interaction historique entre sociétés et environnement. Il ouvre également la voie à de futures actions de conservation, de valorisation ainsi qu'à des coopérations transfrontalières, contribuant ainsi à une meilleure connaissance et préservation de ce patrimoine naturel et culturel unique.
Archéoéographie des systèmes d'irrigation gravitaire en vallée de la Tarentaise (Savoie) XIIIe - XXe
FORMENTIN Nicolas - Chargé de Valorisation des patrimoines et des savoir-faire,Assemblée du Pays Tarentaise-Vanoise.
Relativement peu étudiés du côté français des Alpes, les réseaux d’irrigation anciens ont fait l’objet de nombreuses recherches et monographies dans les Alpes suisses et italiennes. Les biefs tarins, bien souvent similaires tant dans leurs modalités d’aménagement que de gestion par rapport aux désormais célèbres bisses valaisans ou aux rus valdôtains, ont néanmoins fait l’objet d’un vaste projet à l’échelle du Parc National de la Vanoise au début des années 2010. Datés de manière approximative pour certains, replacés précisément pour d’autres grâce à un arpentage ciblé, la compréhension de ces aménagements a fortement progressé par le biais de cette étude précurseur en Savoie. Alors limités à l’utilisation du Premier Cadastre Français (cadastre post-annexion réalisé à partir de 1865), ces travaux à propos des anciens canaux font aujourd’hui l’objet d’une reprise et d’une vision nouvelle grâce à l’archéogéographie et au croisement de données cartographiques à la fois antérieures (cadastre sarde de 1728-1738) et postérieures (LiDAR). Ces nouveaux éléments permettent de mieux appréhender l’impact et le rôle des réseaux d’irrigation gravitaire pour les communautés paysannes médiévales et modernes, tout en apportant de nombreuses informations inédites quant aux modifications subies par ces ouvrages sur le temps long ainsi que sur l’impact relatif qu’ils pouvaient avoir dans l’anthropisation des versants de montagne.