« Est-ce qu’on devient un adulte lorsque sa mère meurt ? » Huit acteurs et actrices nous font traverser les turpitudes d’une fratrie aux prises avec le banquet des non-dits, dans un ballet familial autour d'une mère toute puissante. Au retour de la mise en bière, « un grand jour » donc, les vérités éclatent, les vieux secrets ressurgissent, dans une cuisine devenue le théâtre tragi-comique des règlements de compte. Mais la mère omniprésente, même morte, s’agite encore et vient tout bousculer. De flash-backs en apparitions, de disputes en confessions, cette famille haute en couleurs nous emmène visiter ses sentiments les plus intimes et les plus inavouables. Une valse des névroses, une danse effrénée, le tout dessiné d’amour inconditionnel et d’humour grinçant.
NOTE D’INTENTION
Au départ, l’envie de parler de la famille. De la fratrie. Le désir de rendre une histoire singulière universelle. D’aborder le sujet qu’est le deuil avec distance, humour.
« Il y a toujours quelque chose à résoudre dans les liens de la famille, comme s’il y avait là quelque chose à comprendre, comme s’il y résidait toujours un problème non résolu dont la solution est à chercher dans ce que la famille a de caché. »
Selon Jacques-Alain Miller, psychanalyste d’orientation lacanienne, on pourrait dire que famille = traumatisme.
On partira de ce postulat lacanien pour entamer la situation à son paroxysme : les personnages sont à cran, en plein deuil donc prompts à l’explosion, la violence du présent fait émerger le passé.
Un carré de linoléum, une table, six chaises : voilà l’écran vierge sur lequel va se projeter cette histoire de famille.
L’action se situe dans la cuisine, les personnages viennent s’y réfugier de la cérémonie, c’est en quelque sorte la coulisse de la scène familiale de ce jour de deuil.
Ces allers-retours permettent le mouvement, l’action ne s’installe pas, elle est nourrie d’un extérieur que l’on imagine, commente, mais que l’on reçoit hors scène.
Les scènes de choeur, rythmées, en levée, alternent avec les scènes d’introspection des personnages qui se livrent, se disent ce qui n’a jamais été dit.
Sans changements de décor, le jeu des acteurs est au centre.
La place de la lumière est primordiale dans ce spectacle : elle symbolise les changements d’espace dans les moments de flashbacks, elle module le temps, isole les personnages, cisèle les moments de solitude. Elle permet les « zooms » sur les personnages, qui s’ouvrent, se confient, rentrent en eux-mêmes au milieu des scènes de choeur.
Visuellement, je suis partie de références picturales : La Cène de Léonard de Vinci, les portraits de Modigliani, l’Ascension de Gustave Doré, des illustrations du conte Hansel et Gretel… Autant de tableaux que nous retrouvons au cours du spectacle, incarnés par les acteurs, et qui viennent sculpter les immobilités, et partager les espaces.
Les personnages de cette pièce forment un choeur, un coeur battant, qui respire ensemble. Les trajectoires spatiales sont précises, dessinées, dansées.
Le choix du jour de l’enterrement était d’aller vers un enjeu vital, une situation qui permet à la parole de naître.
Il y a dans ce texte une forme de catharsis, d’exacerbation des conflits familiaux pour en rire, pour faire de la tragédie de l’existence une comédie, et aller dans des situations archétypales pour rendre ce récit universel.
La musique est jouée en direct, au piano. Elle évoque la mémoire, elle est une fenêtre sur le passé, les souvenirs arrivent par les effluves des morceaux de l’enfance, des nocturnes de Chopin, des concertos de Vivaldi. Elle ouvre et ferme le spectacle, il y a des choeurs de chant qui viendront rassembler la famille là où la parole échoue.
Et symboliquement, la fratrie est réunie, enfin, par le théâtre.
Le Grand Jour est une farce tragi-comique qui, au fond, ne parle que d’amour.
FRÉDÉRIQUE VORUZ
autofiction, autobiographie, psychanalyse, lacan, famille, saga familiale, autrice, auteure, tragicomédie, humour noir y humour grinçant