Le Canal de Marseille, une infrastructure d’adduction d’eau potable en milieu urbain.
STEENHUYSE Séverine - INRE/ENSA-Marseille
Le Canal de Marseille est une infrastructure d’adduction d’eau potable gravitaire réalisée au milieu du XIXème siècle, en plein développement de la population marseillaise et dans le contexte d’épidémies de choléra récurrentes. Sa construction, qui a duré 15 ans et a largement endetté la ville de Marseille, a également introduit un nouveau confort pour les populations urbaines, et a conduit à un bouleversement de l’économie agricole locale. Le Canal, inscrit sur une emprise foncière réduite, fait aujourd'hui l’objet de plusieurs enjeux difficilement conciliables. Ressource essentielle pour le secteur, il implique un risque sanitaire et sécuritaire, mais il est également reconnu comme une trame bleue, et fonctionne sur certaines portions comme un espace de promenade urbaine. Aujourd'hui inséré dans le tissu urbain, il est donc vecteur d’ambiances de qualité, mais également une zone de rafraîchissement potentiel. Comment penser le rôle d’une telle infrastructure urbaine ?
La plaine de Grenoble comme territoire cyborg : De l’assèchement vers la réhydratation (17e-21e siècles).
BROCHET Antoine - Ingénieur de recherche, Université Grenoble-Alpes, laboratoire PACTE
À bien des égards, la plaine de Grenoble apparaît comme un laboratoire grandeur nature de l’anthropocène. Depuis la fin du XVIIe s, son aménagement incarne deux imaginaires modernes : « assécher la plaine » et « rendre l’eau disponible pour les activités humaines ». La zone est passée de marécage au « polder », puis au château d’eau supposé inépuisable. Infrastructures hydrauliques et systèmes techniques ont permis de cultiver, puis d’urbaniser la plaine. À la fin du XIXe s, l’eau captée dans les aquifères du Drac et de la Romanche alimente en abondance les usages industriels et domestiques, incarnant une eau « moderne », abstraite et mise au service du développement de la plaine grenobloise. Cette eau « moderne » a favorisé un urbanisme technique qui a rendu invisibles les milieux aquatiques et la matrice infrastructurelle nécessaire à la « bonne » gestion de l’ensemble des flux hydrologique. Face aux crises climatiques, et à un réchauffement accéléré dans les Alpes, de nouveaux imaginaires émergent autour de l’idée de « réhydrater la terre » (rendre de nouveau l’eau visible en ville ; désimperméabiliser et infiltrer les eaux pluviales à la source ; permettre la baignade urbaine ; s’appuyer sur des Solutions fondées sur la Nature, etc.). Comment repenser ce territoire grenoblois « cyborg », véritable machine organique, pour reprendre les mots de l’historien Richard White ? Cette communication propose de retracer la trajectoire historique de ce territoire cyborg, par le prisme de l’aménagement hydraulique, et les enjeux y afférant.
Ingénierie hydraulique dans la cité antique de Gabies : maîtrise, innovations et adaptations.
BROUTIN Pierre - Responsable de recherches archéologiques INRAP CIF, UMR 7041 ArScAn – Archéologie de la Gaule et du Monde Antique (GAMA)
GLISONI Steve - Ingénieur de recherches INRAP CIF, UMR 7041 ArScAn – Archéologie Environnementale
L’étude de la gestion hydraulique de Gabies met en évidence le savoir-faire des ingénieurs romains pour dompter un substrat volcanique poreux. Dès le IIIᵉ s. av. J.-C., puits et galeries souterraines creusés dans le tuf inaugurent un réseau bientôt perfectionné, à l’époque tardo-républicaine, par des canalisations calibrées et des mortiers hydrauliques performants. À l’échelle domestique, la domus UA 2 associe citerne étanche, latrines raccordées probablement au réseau hydraulique urbain et vasque reliée à un puits d’infiltration. Dans la sphère publique et religieuse, le système de drainage du théâtre révèle l’alliance entre sacré et technique. Au IIᵉ s. ap. J.-C., alors qu’un aqueduc alimente désormais la ville, l’utilisation des conduites pour un possible atelier de boucherie traduisent à la fois l’adaptabilité et le déclin progressif de ces infrastructures. Ce parcours diachronique illustre la capacité d’une petite cité romaine à intégrer, transformer puis abandonner ses systèmes hydrauliques selon les besoins sociaux, économiques et cultuels.
Eau et pouvoir : Une lecture écocritique d’un diagramme de plomberie du XIIe siècle
THEBAUT Nancy - Associate Professor, History of Art, University of Oxford
Au tout début du psautier d’Eadwine se trouvent deux dessins représentant les systèmes de plomberie monastiques à Canterbury au XIIe siècle (voir figures 1, 2). Le premier occupe une seule feuille, tandis que le second remplit deux folios et représente un plan du système d'adduction d'eau installé par le prieur Wibert. Jusqu’à présent, les historiens ont considéré ces diagrammes surtout en termes de leur valeur pratique, c’est-à-dire qu’ils indiquent l’emplacement de tuyaux sous terre. Cette intervention propose une approche différente : elle examinera comment, à l'aide des outils de l'écocritique, nous pouvons interpréter ces images aussi comme une déclaration idéologique sur la relation des moines à l'eau, à savoir son contrôle et sa conversion grâce aux technologies de plomberie. La lecture des schémas s'appuiera sur des sources historiques et épigraphiques extérieures à Canterbury qui montrent comment les communautés monastiques comprenaient leur relation avec l'eau et l'ingénierie hydraulique à cette époque, e.g. les épitaphes funéraires qui commémorent les plombiers monastiques ou bien les hagiographies des saints qui «convertissent» les eaux païennes grâce à l'utilisation de tuyaux en plomb.
Les aqueducs romains : aménagements hydrauliques et propagande impériale
HILALI Arbia - Enseignante-Chercheuse, université de Manouba, Tunisie
Le captage des sources d’eau est au cœur de la politique impériale romaine depuis le principat d’Auguste. Ces aménagements hydrauliques répondaient à satisfaire les besoins de la population dont l’empereur romain puise sa légitimité politique. Au-delà de l’approche archéologique et topographique de ces monuments, les aqueducs sont un marqueur territorial de la conquête romaine. À côté de la législation impériale de l’adduction et les sanctions prévues par la loi en cas d’abus, les sources épigraphiques témoignent de l’intérêt pour la construction et l’entretien de ces édifices par les autorités provinciales. L’armée est un réservoir de main-d’œuvre et de techniciens qui ont contribué à la réalisation des ouvrages hydrauliques par des ingénieurs de la légion romaine, la tertia Augusta à Lambèse en Afrique. L’examen des sources littéraires, épigraphiques et archéologiques montre l’utilité de ces aqueducs pour répondre aux besoins de la population et adopter le modèle urbain (thermes, fontaines), sans négliger l'utilité politique. Ces aménagements hydrauliques sont aussi une démonstration du pouvoir impérial. Le princeps affirme son pouvoir et éternise son action par l’architecture et l’embellissement de la cité romaine.