En huis clos dans une école de police, Zone Grise se propose d’interroger la vocation des jeunes recrues mais en respectant l'anonymat via des logiciels issus des bases détournées de vidéosurveillance
ZONE GRISE
Cinédébat en présence de la réalisatrice
En huis clos dans une école de police, Zone Grise se propose d’interroger la vocation des jeunes recrues qui ont choisi de se mettre au service de la population. L’anonymat imposé est respecté grâce à des logiciels issus des bases détournées de la vidéosurveillance, afin de livrer ici une vérité qui nous est inaccessible, celle de l’institution.
D_epuis 2016, avec les manifestations contre la loi Travail et l’émergence de Nuit debout, puis plus encore à partir de 2018 avec le mouvement des Gilets jaunes, la doctrine du maintien de l’ordre "à la française" est fréquemment remise en question. À chaque nouvelle mobilisation sociale, les images de violences et de bavures policières affluent dans les médias, sans qu’aucune réforme notable ne soit engagée. En matière de maintien de l’ordre, la police française demeure une force parmi les plus armées en Europe, et pour laquelle la répression semble constituer l’instrument privilégié._
Liza Guillamot a souvent été confrontée à la police du côté des manifestants. Pour mieux comprendre les comportements de ceux qu’elle observait sans pouvoir les rencontrer, elle a souhaité "aller à la racine des potentiels problèmes" [1] en installant sa caméra dans une école de police. Après trois ans de repérage, elle filme la formation d’un an de gardien de la paix et révèle les mécanismes par lesquels l’institution policière façonne ses jeunes recrues, les conditionnant à un exercice discipliné de la violence au nom du maintien de l’ordre.
Pourtant, dès l’arrivée des élèves, le discours est ferme : payés par les impôts et au service des citoyens, on attend d’eux un comportement exemplaire ainsi que le respect du devoir de réserve. Plus tard, un cours leur rappelle que la police n’a pas toujours été du bon côté de l’Histoire ; un autre, l’interdiction du contrôle d’identité au faciès. Le cœur de la formation paraît néanmoins se situer ailleurs, tant l’usage de la force, la contrainte par la violence et le maniement des armes occupent une place centrale dans le programme. En confrontant, tout au long du film, enseignements théoriques et mises en situation pratiques, Liza Guillamot fait apparaître une "zone grise" où les principes énoncés se heurtent à leur traduction concrète.
Le malaise saisissant le/la spectateur·rice devant l’accumulation des séquences où les élèves s’entraînent, notamment au tir à l’arme à feu ou à frapper "sans laisser de marque", est la conséquence du temps long. Par des plans fixes et sans commentaire, Liza Guillamot fait émerger la réalité de l’institution dans toute sa crudité. Cette forme de "chorégraphie" de la violence apprise et reproduite par les jeunes recrues interroge. Il est évident que la police doit pouvoir maîtriser un individu dangereux, mais à quel moment l’usage de la force cesse-t-il d’être légitime ? Le film met en lumière une défaillance : ce qui devrait se limiter à l’apprentissage de gestes techniques de coercition paraît envahi par la violence.
La musique originale de Pierre Lucas, primée au Fipadoc, accentue le trouble. Les nappes électroniques installent une profondeur qui déplace les scènes d’entraînement vers une dimension plus étrange, suggérant qu’un processus invisible est à l’œuvre. Le tempo fait écho à la cadence des coups exécutés par les élèves. La musique souligne ainsi un phénomène d’incorporation : les gestes se répètent, s’automatisent, jusqu’à l’inscription de la violence dans une forme de normalité. La tension qui en résulte confère aux images une gravité critique.
Les mises en situation filmées par Liza Guillamot révèlent l’apprentissage d’une méfiance diffuse, presque systématique. Les élèves y rejouent un contrôle d’identité appelé à dégénérer, s’exercent à intervenir au domicile d’une femme alcoolisée et supposément violente, apprennent les gestes de premiers secours — mais toujours après avoir procédé à une fouille et en restant vigilants face à d’éventuelles simulations de la personne secourue. Bien qu’encore en formation, ils intègrent déjà des postures de supériorité, leur futur statut de policier semblant justifier une attitude condescendante et brutale envers autrui où la présomption de culpabilité, plutôt que d’innocence, semble s’imposer. La contrainte physique intervient rapidement, les coups s’inscrivant dans la continuité des échanges. Le film montre comment les jeunes recrues endossent un rôle : elles enfilent l’uniforme comme on revêt un costume, et la figure du policier se fige en posture stéréotypée, méthodiquement inculquée.
La réussite du film repose sur l’association d’un constat inquiétant — celui d’une violence policière inculquée dès l’école — et du choix de la réalisatrice de préserver les visages, malgré l’obligation d’anonymisation totale. Plutôt que de flouter ou filmer de dos, Liza Guillamot utilise le faceswap pour générer des visages artificiels. Il s’agit d’un logiciel développé par des hackers, fondé sur des algorithmes avancés de vidéosurveillance d’origine russe ou chinoise. Il consiste à superposer un visage sur un autre en l’adaptant à la morphologie et aux expressions du visage d’origine, créant ainsi un visage inédit. [2]
La réalisatrice a collaboré avec Louise Bonizec et Lucas Latil pour adapter cette technologie, afin de "ne pas perdre les expressions des visages". [3] Elle leur a également demandé de préserver les yeux réels des personnes filmées en les détourant, jugeant que "ce qui se joue dans le regard est tout aussi important que les expressions ". [4]
Ces visages préservés permettent au spectateur d’identifier les personnages récurrents et de s’y attacher progressivement. À travers les traits conservés se lit également la jeunesse des recrues : le hiatus entre cette jeunesse et la violence qu’on leur enseigne nous saisit, ce qui favorise une forme d’empathie à leur égard. Ainsi, lors d’une séquence d’entraînement au tir, une jeune femme appuie sur la gâchette pour la première fois. L’accès à ce visage généré par IA n’empêche pas de mesurer l’ampleur du bouleversement. Incapable de recommencer immédiatement, elle doit reprendre son souffle et se remettre. Plus tard, une autre recrue évoque le racisme de ses collègues au cours d’un bilan de stage ; c’est sur son visage fictif que se lit la consternation.
La réalisatrice a également délibérément conservé certaines imperfections dans l’utilisation du faceswap — flous, légères saccades — afin de rappeler qu’il ne s’agit en réalité que d’un masque. Ce dernier est imposé par le devoir de réserve, mais plus symboliquement, il vient souligner comment l’institution impose un rôle à ces jeunes et les amène à adopter une posture d’opposition, intégrant sans la questionner l’idée que la force et la répression constituent les instruments légitimes du maintien de l’ordre.
La séquence en négatif intervenant vers la fin de Zone grise insiste sur le basculement des recrues : les individualités du début se fondent en un bloc uniforme, marchant au pas. Elles sont la police désormais, les visages ont disparu.
ZT.
+ Écouter l'entretien de Liza Guillamot au Festival Entrevues de Belfort : https://www.festival-entrevues.com/fr/entrevues-numerique/2025-interview-liza-guillamot
Notes :
[1] Nicolas Bezard et Öykü Sofuoğlu, Entretien avec Liza Guillamot, Flux 4 au Festival Entrevues de Belfort.
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] Ibid.
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Synopsis : Tourné en huis clos durant l’année de formation d’une promotion d’élèves d’une école de police, le film Zone Grise se propose d’interroger la vocation de jeunes recrues qui ont choisi de se mettre au service de la population. Savoir s’ils et elles auront les moyens de rester fidèles à cette promesse est un enjeu essentiel. Mais ce n’est pas le seul, car à travers leurs parcours singuliers, le film interroge ce qui fait l’essence de la fonction que ces jeunes gens s’apprêtent à intégrer. Les élèves et formateurs de l’école sont soumis au devoir de réserve. Ils ne peuvent donc pas exprimer librement leurs opinions et aucun d’entre eux ne souhaite par ailleurs être identifiable. Nous cheminons à leurs côtés, au fil de leur année de formation. Les visages que nous découvrons sont ceux d’individus différentiables et incarnés, sur lesquels sont palpables toutes les expressions et les émotions qui les traversent, mais ils sont retravaillés, grâce à des techniques numériques innovantes d’effets spéciaux, qui ont permis d’en modifier la forme pour qu’ils soient méconnaissables. Les outils utilisés pour la création de ces visages virtuels sont développés sur les bases détournées des outils modernes de vidéosurveillance et de reconnaissance faciale, utilisés par les services de police dans l’espace public. leur objectif est de brouiller les limites entre faux et vrai, entre réalité et fiction. Il est ici question de s’en emparer dans une nouvelle forme de détournement, afin de livrer une vérité qui nous est inaccessible, celle de l'institution.
Fiche technique : 2025 - 01h15 - Long métrage - Documentaire - Bretagne - Français -Tous publics
Réalisation,son , photographie : Liza Guillamot - Photographie : Liza Guillamot - Montage : Patric Chiha / Effets visuels : Louise Bonizec et Lucas Latil- Musique : Pierre Lucas - Production : Tamara Films
Soutiens : Région Bretagne, CNCTébéo, Tébésud, TVR, CICLIC – Région Centre, SCAM - Brouillon d'un rêve
police, vocation, école, vidéosurveillance, reconnaissance faciale, formation i saint-malo