Il était une princesse dans un pays lointain qu'on appelait la princesse-aux-pieds-nus. Pourtant son père lui avait fait des chaussures en bois, des sabots, mais elle appelait toujours cela des chaussures en bois. Son père Harket Ahmed avait disparu. On l'avait emmené loin de sa maison, sans mots, pour le tuer. Et sa fille fut transportée d'un coup de baguette magique au milieu de grandes tours où elle vivait. Cette princesse aux pieds nus avait un fils qui ne connaissait pas l'histoire de son grand-père ni celle de sa mère.
À la tombée de la nuit, il alla lui rendre visite. Le fils était certain que cette princesse des tours était capable de jouer tous les rôles. Malgré sa difficulté́ à énoncer les mots, elle avait dans son sourire magnifique la puissance d'Ava Gardner.
Sortir, il fallait sortir, sortir de sa cuisine, sortir de son histoire intime et trouver un cadre, un cadre pour invoquer ceux qui ont disparu, un cadre comme la braise des yeux rouges, un cadre pour une femme modeste avec sa pudeur mais aussi pour un enfant devenu trop grand avec des pieds trop larges, qui ne sait pas où est sa place, revenant dans le temps passé et dans le temps présent, peut-être une page blanche.
Le fils se réveilla un jour et dit :
« Je ne veux pas rester idiot avec mes grands pieds qui prennent racine.
Je veux souffler des rêves et inventer des rimes
Et puis trouver mon histoire dans l’Antiquité́ ou dans mon présent »
En cherchant l'aventure, Gros-Pied, l'enfant aux grands pieds, et son ami soulevèrent une dalle qui cachait une descente d’escalier. Ils s'engouffrèrent dans un tunnel. Ils entendirent les chants des morts autour d’eux mais leurs casques les protégeaient des larmes de tous les drames. Ils virent s’avancer au devant eux, furtivement, une goutte de sang. Dans ce tunnel, qui n'était autre que le tunnel du futur métro, une goutte de sang de tous les meurtres passés se mit à danser. « Es-tu un ange ou un démon ? Appartiens-tu au royaume des hommes ou à celui des esprits ? »
Gros-pieds rentra chez sa mère sans souffler un mot de cette terreur.
Il apporta à manger quarante et une oreilles dans une bouteille.
Sa mère lui demanda qui avait préparé ce plat, il répondit :
« Je suis dans la fournaise de l'histoire et je veux chanter La Marseillaise. Après les attentats, je me suis crevé́ le tympan avec un coton tige. Voici pourquoi j'ai ramené́ ce plat d'oreilles, toutes ces oreilles qui n'arrivent pas à écouter l'histoire ou qui ont peur d'entendre certaines questions, de découvrir d’où elles viennent, et ce qu'a vu leur mère... »