"Redevenir Juif par temps de Génocide?" Rencontre croisée avec Catherine Hass et Michel Feher
Mercredi 03 juin Michèle Firk accueille Catherine Hass et Michel Feher pour une rencontre croisée!
A l'heure où l'accusation d'antisémitisme est sans cesse instrumentalisée à des fins de répression et de silenciation de tout soutien au peuple palestinien et de toute critique de l'Etat d'Israël, on assiste parallèlement à une repolitisation critique de la judéité qui mérite d'être élaborée et soutenue. Comment se subjective-t-on en tant que Juif.ve en 2026? Faut-il le redevenir par temps de génocide?
Pour en discuter, seront donc présents autour de la table Catherine Hass, anthropologue travaillant sur "ce que la politique fait à la guerre", qui a publié un livre d'intervention "Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui" aux éditions NOUS et Michel Feher qu'on avait déjà reçu il y a deux ans pour son très bon livre sur les imaginaires d'extrême droite ("Producteurs et Parasites") et qui vient de sortir "Redevenir Juif" (les 2 chez la Découverte).
On a hâte vous y voir pour une discussion qu'on espère complexe mais riche!
⌚ Mercredi 03 Juin à 19.00
📍 Au café-librairie Michèle Firk, 9 rue François Debergue, 93100 Montreuil
------------------------
" La judéité aura rarement été aussi mobilisée qu’aujourd’hui dans le débat publique. Mobilisée par les avocats de l’Etat israélien et de son projet génocidaire bien-sûr, mais aussi de manière moins attendue, par certains de ses opposants. Invoquée pour justifier la traque d’un “nouvel antisémitisme” au sein de la gauche et des non-blancs, tout autant que pour refuser répression et colonialisme: “pas en notre nom”.
Non pas que les prises de positions juives antisionistes soient une nouveauté - on aurait au contraire du mal à en établir une liste exhaustive, du messianisme hassidique au socialisme du Bund, sans même parler d’Arendt, Deutscher, Rodinson, Serfaty ou des autres. Plus proches de nous, on ne peut ignorer le travail historique de l’UJFP ou plus récemment du collectif Tsedek! dont le nom-même rappelle que l’exigence de justice est une vertu juive. Combattues et marginalisées dans l’espace médiatique, ces interventions n’en demeurent pas moins vitales.
Le livre de Catherine Hass est de celles-ci. Anthropologue travaillant sur la guerre pour pouvoir penser les conditions de la paix, elle y déplore le “naufrage de l’historicité” qui domine les débats sur le conflit israélo-palestinien. Se proposant à l’inverse, de “désexceptionaliser” l’Etat israélien, elle tente au fil des chapitres de “substituer au seul pays idéel, le pays réel”. Cesser de traiter cet Etat comme une métaphore des Juifs, pour le rendre à l’Histoire donc. Refuser de réduire l’histoire du conflit à celui de la judéité (et donc de réduire l’opposition au sionisme à un antisémitisme) mais aussi d’enchaîner les juifs à un nationalisme suprémaciste. Retourner à l’Histoire, c’est aussi “ôter à la haine son éternité”, rouvrir l’espace de la politique, et avec elle, la possibilité d’égalité, de justice et de paix.
Dans son dernier livre, Michel Feher avertit lui aussi sur le pacte faustien proposé aux Juifs: absoudre l’Occident - transformé en “civilisation judéo-chrétienne” sous l’action d’on ne sait quelle secrète transubstantiation - de son antisémitisme passé, pour devenir des Blancs (quasi) comme les autres, et faire d’Israël la citadelle avancée de ceux-ci au Moyen-Orient.
S’il propose de “redevenir Juif”, c’est en dessinant une judéité irrécupérable, celle qui obnubile les antisémites, et les empêche de dormir. A la façon dont Butler imaginait jouer du drag pour insuffler le trouble dans le genre, Feher propose de redevenir Juif pour instiller le doute dans les identités nationales et politiques, civilisationnelles ou raciales. Se plaçant dans la lignée d’Arendt, il suggère d’habiter consciemment une place de parias qui ne cherchent ni à s'assimiler ni à s’ériger en groupe majoritaire. Habiter le trouble pour le distiller autour de soi, refuser la blanchité pour inoculer l’insécurité identitaire.
Alors que certains oeuvrent, comme l’écrit Hass, à “river le nom de Juif à l’Etat d’Israël sans autre assignation possible”, il est impératif de réaffirmer, encore et toujours, cette distinction et ce qu’elle implique. En espérant aussi peut-être par là, prendre au sérieux la sommation de Franco Fortini dans sa “Lettre aux Juifs italiens” : “Ceux qui, Juifs ou amis des Juifs - rares ou en nombre, connus ou non, qu’importe - croient que la conscience et la vérité sont plus importants que la fidélité et la tradition, eh bien qu’ils parlent pendant qu’il en est encore temps, qu’ils parlent clairement, qu’ils choisissent un camp, qu’ils se manifestent.”