Deuxième rendez-vous du cycle de Cafés Philo de la Forge Citoyenne en Conflent consacré au fascisme avec comme point de départ un texte d'Hannah Arendt.
CAFÉ PHILO
Autour d’une boisson et de quelques gourmandises, le café philo ouvre une brèche dans le quotidien.
Animé par Alexandre Larguier, Professeur de Philosophie. À partir d'un un texte d'Hannah Arendt, « Qu’est-ce que l’autorité ? », in La crise de la culture (1961) ».
« Ces différences de structures deviennent apparentes dès que nous délaissons les théories globales, et concentrons notre attention sur l’appareil du gouvernement, les formes techniques de l’administration, et l’organisation du corps politique. Pour abréger, on peut se permettre de résumer les différences technico-structurelles entre les gouvernements autoritaires, tyranniques et totalitaires en recourant à l’image offerte par trois modèles différents. Comme image du gouvernement autoritaire, je propose la figure de la pyramide, qui est bien connue dans la pensée politique traditionnelle. La pyramide est en effet une image particulièrement adéquate pour un édifice gouvernemental qui a au-dehors de lui-même la source de son autorité, mais où le siège du pouvoir se situe au sommet, d’où l’autorité et le pouvoir descendent vers la base de telle sorte que chacune des strates successives possède quelque autorité, mais moins que la strate supérieure, et où, précisément à cause de ce prudent processus de filtrage, toutes les couches du sommet à la base sont non seulement solidement intégrées dans le tout, mais sont entre elles dans le même rapport que des rayons convergents dont le foyer commun serait le sommet de la pyramide aussi bien que la source transcendante d’autorité au dessus-de lui. Cette image, il est vrai, ne peut servir que pour le type chrétien de régime autoritaire tel qu’il s’est développé par et sous la constante influence de l’Église au Moyen Âge, quand le foyer au-dessus et au-delà de la pyramide terrestre fournissait le point de référence nécessaire au type chrétien d’égalité, nonobstant la structure strictement hiérarchique de la vie terrestre. La conception romaine de l’autorité politique où la source de l’autorité se trouvait exclusivement dans le passé, dans la fondation de Rome et la grandeur des ancêtres, conduit à des institutions dont la forme appelle une représentation différente. En tout cas, la forme autoritaire de gouvernement avec sa structure hiérarchisée est la moins égalitaire de toutes : elle érige l’inégalité et la différence en principes omniprésents.
Toutes les théories politiques qui traitent de la tyrannie sont d’accord pour l’assimiler rigoureusement aux formes égalitaires de gouvernement ; le tyran est le dirigeant qui gouverne seul contre tous, et les « tous » qu’il oppresse sont tous égaux, c’est-à-dire également dépourvus de pouvoir. Si nous nous en tenons à l’image de la pyramide, tout se passe comme si les couches intermédiaires entre le sommet et la base étaient détruites, de telle sorte que le sommet demeure suspendu, soutenu seulement par les proverbiales baïonnettes, au dessus d’une masse d’individus soigneusement isolés, désintégrés, et complètement égaux. La théorie politique classique excluait totalement le tyran de l’humanité, et l’appelait un « loup à figure humaine » (Platon) à cause de cette situation d’un contre tous, où il s’était mis lui-même, et qui établissait une distinction tranchante entre son gouvernement, le gouvernement d’un seul, que Platon appelle encore indifféremment μοναρχία, ou tyrannie, et les diverses formes de royauté ou βασιλεία [royaume ; royaume des cieux].
Par opposition à ces deux régimes, autoritaire et tyrannique, l’image adéquate du gouvernement et de l’organisation totalitaires me paraît être la structure de l’oignon, au centre duquel, dans une sorte d’espace vide, est situé le chef ; quoi qu’il fasse – qu’il intègre le corps politique comme dans une hiérarchie autoritaire, ou qu’il opprime ses sujets, comme un tyran – , il le fait de l’intérieur et non de l’extérieur ou du dessus. Toutes les parties, extraordinairement multiples, du mouvement : les organisations de sympathisants, les diverses associations professionnelles, les membres du parti, les formations d’élite et les polices, sont reliées de telle manière que chacune constitue la façade dans une direction, et le centre dans l’autre, autrement dit joue le rôle du monde extérieur normal pour une strate, et le rôle de l’extrémisme radical pour l’autre. Le grand avantage de ce système est que le mouvement fournit à chacune de ses couches, même dans le cadre d’un régime totalitaire, la fiction d’un monde normal en même temps que la conscience d’être différente de ce monde, et plus radicale que lui. Ainsi les sympathisants des organisations de façade, dont les convictions ne diffèrent qu’en intensité de celles des membres du parti, encadrent tout le mouvement, et fournissent une façade trompeuse de normalité au monde extérieur, du fait de leur absence de fanatisme et d’extrémisme, tandis qu’en même temps ils représentent le monde normal pour le mouvement totalitaire dont les membres en arrivent à croire que leurs convictions ne diffèrent qu’en degré de celles des autres gens, de sorte qu’ils n’éprouvent jamais le besoin de s’informer de l’abîme qui sépare leur monde de celui qui l’environne réellement. La structure en oignon permet au système d’être, par son organisation, à l’épreuve du choc dont le menace la factualité du monde réel ».
Le café philo nous éduque à l’art de dialoguer avec soi-même et les autres : dégrossir sa pensée, apprendre à accueillir la pensée de l’autre dans sa divergence d’opinion, pratiquer l’écoute et la tolérance active pour créer des ponts.
Régulièrement, venez investiguer en profondeur une question philosophique majeure. Un temps privilégié pour nourrir la pensée et l’action.