Plongées en eaux turbides
LEFEBVRE Thierry - Ancien maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris Cité, membre du CTHS
Jusque dans les années 1980-1990, les eaux urbaines résiduaires de nombreuses localités du littoral méditerranéen étaient déversées telles quelles – c’est-à-dire sans épuration – dans une mer supposée capable d’absorber ces effluents nauséabonds. Seuls les plongeurs amateurs et professionnels qui se risquaient – parfois au péril de leur santé – à proximité des embouchures de ces émissaires, étaient les témoins désolés des ravages causés par cette pratique. En partant du cas de l’émissaire du cap Sicié près de Toulon, nous évoquerons les efforts conjugués de nombreux lanceurs d’alerte – chercheurs, plongeurs-démineurs de la Marine nationale, photographes et cinéastes sous-marins, etc. – pour parvenir à imposer la nécessité d’un traitement préalable des eaux usées. Nous insisterons en particulier sur le rôle capital joué par un film produit par le Service du film de recherche scientifique, Pollutions et nuisances sur le littoral méditerranéen (1980).
Un ami de l’eau méconnu : Paul Ricard (1909-1997), pionnier du mécénat environnemental en France.
RAYNAL Cécile - Docteur en pharmacie, pharmacienne adjointe en officine (Marly-le-Roi), Association Actinopolis, ancienne secrétaire générale de la Société d’Histoire de la Pharmacie.
Le chef d’entreprise marseillais Paul Ricard (1909-1997) est surtout connu pour l’apéritif anisé éponyme, créé en 1932, qu’il conseillait de boire dilué de cinq volumes d’eau. Ce fut pourtant bien l’eau qui constitua le fil conducteur de toute son existence, depuis sa tendre enfance jusqu’à son ultime lieu de repos. En retraçant les évènements « hydrologiques » remarquables qui jalonnèrent sa vie (des bains marins thérapeutiques à la Fondation océanographique Paul Ricard en passant par les rizières de Camargue, etc.), nous montrerons comment son entreprise, qui traversa les diverses périodes chaotiques du XXe siècle, lui permit de s’impliquer dans la Résistance par le biais de l’eau ; puis contribua à l’achat d’un archipel méditerranéen qu’il dédia au divertissement mais aussi à la connaissance de la mer ; et enfin s’avéra pionnière dans le mécénat de la sauvegarde du milieu marin par la création de l’Observatoire de la mer dans l’île des Embiez.
Regarder la terre depuis la mer : entre eaux douces et eaux salées
BELVISI Jean - Photographe
JACQUEMIN Odile - Architecte historienne
PACITTO Jean-Louis - Urbaniste géographe (MALTAE)
Depuis dix ans, une démarche pionnière se poursuit sur la côte méditerranéenne de la région PACA, avec un observatoire photographique du paysage littoral vu depuis la mer, destiné à suivre sur le long terme les mille km de côtes y compris la petite mer de Berre. La rencontre entre eaux douces et eau salée se révèle en être un des principaux enjeux. Le suivi des estuaires des fleuves côtiers, entre la Camargue et l’Italie en déroule les principales problématiques, celles de l’urbanisation, et aujourd’hui, les questions prioritaires de sauvegarde de la biodiversité, autant que le suivi des pollutions. Le changement climatique et la submersion marine deviennent des questions dominantes. Enfin, le rejet en mer des eaux épurées (30 millions de m 3 d’eau épurée à 95% pour la seule métropole toulonnaise) concerne la question du recyclage de la ressource. La photographie des eaux de terre depuis la mer est aussi un outil pour former à une citoyenneté de l’entre terre et mer et une culture de l’eau.
La pollution de l’eau en Guadeloupe, une histoire de déni
TOUCHELAY Marie-Christine - Laboratoire IDHEs Paris 8, Chargée de cours à l’Université des Antilles, Société d’Histoire de la Guadeloupe
Dès le XVIIe siècle, la maîtrise de l’eau par les colons légitime leur présence sur ce territoire dont ils asservissent la nature. Les usines sucrières captent ensuite la ressource. Les plaintes contre leurs rejets sont sans effet. Après 1946, le préfet installe une commission départementale de pollution des eaux. Ses instruments de mesure sur place y détectent des excréments, on parle de grave péril fécal, soulignant la responsabilité des habitants. La solution réside dans leur éducation. Après 1970, les conseils de préfectures ne permettent plus d’ignorer la responsabilité des usines. Les poissons morts ou l’odeur pestilentielle de leurs canaux d’évacuation se passent d’instruments de mesure sophistiqués. La pollution cesse avec leur fermeture, en apparence. L’usage légal d’un insecticide par les producteurs de banane de 1972 à 1993 contamine la zone bananière et ses eaux littorales. Invisible, persistante et véhiculée par l’eau, la pollution n’est mesurée qu’au XXIe siècle.
Les déchets du crime silencieux à Naples : un scandale environnemental et sanitaire autour de l’eau
VALLET-SÈVE Virginie - Docteure en Etudes italiennes, Université Jean Moulin (Lyon 3), Enseignante, chercheuse associée à l’IHRIM (UMR 5317), Institut d’Histoire des Représentations et des Idées dans les Modernités), Lyon 3-ENS de Lyon, SIES (Société des Italianistes de l’Enseignement Supérieur)
Depuis 1980, la question de la combustion illégale des déchets toxiques dans la région de Naples, par la Camorra (mafia napolitaine) et ses conséquences sur l’écosystème terrestre et aquatique, sur la chaîne alimentaire - dont l’eau constitue un élément déterminant - et donc sur la santé de la population, s’appréhendent au prisme de données historiographiques, environnementales, médicales, institutionnelles et juridiques. Le 15 novembre 2013, L'Espresso sort un numéro intitulé « Tu bois Naples et puis tu meurs », sur le danger encouru par les soldats américains, au contact de l’eau contaminée par de nombreuses traces de substances cancérigènes. Mais le principe de précaution en matière de santé publique est écarté par les autorités publiques locales. Le cas de Naples semble symptomatique de cette destruction silencieuse, malgré la répression du « crime environnemental » par la loi en 2015. Existe-t-il une réelle volonté gouvernementale de l’Italie de promouvoir la salubrité publique ?