Anne-Lise Broyer
Est-ce là que l’on habitait ? — Méditerranée
L’exposition Est-ce là que l’on habitait ? d’Anne-Lise Broyer propose une traversée photographique de la Méditerranée entre mémoire, ruines et paysages contemporains. De Beyrouth à Tanger, de Carthage à Marseille, mais aussi d’Istanbul à Izmir, l’artiste compose une géographie sensible où le passé antique dialogue avec les fractures du présent.
Inspiré du film Méditerranée de Jean-Daniel Pollet, ce projet réunit des photographies réalisées au fil de plusieurs années autour des rivages méditerranéens. Anne-Lise Broyer y poursuit une œuvre singulière à la croisée de la photographie, de la littérature et du cinéma. Chaque image semble naître d’un souvenir, d’une lecture ou d’une trace enfouie dans les lieux traversés.
Réalisées en noir et blanc argentique, ses photographies sont faites de silence, de poussière, d’ombre et de lumière. Les ruines antiques, les ports, les visages, les mers et les villes deviennent les fragments d’une même mémoire méditerranéenne. Istanbul et Izmir y apparaissent comme des territoires de passage et de résonance, entre Orient et Occident, entre mémoire historique et bouleversements contemporains.
Loin du reportage documentaire, Anne-Lise Broyer construit une méditation visuelle où les temporalités se superposent. Ses images interrogent ce que les paysages conservent des histoires humaines, des migrations, des disparitions et des rêves collectifs.
À travers cette exposition, l’artiste fait de la photographie un espace de mémoire et de poésie, où les ruines du passé éclairent intensément notre présent.
L'exposition d'Anne-Lise Broyer en Turquie par Sally Bonn : Dans les failles du territoire méditerranéen, s’entrelacent des temps immémoriaux et
une possibilité d’avenir, mais aussi une question : Est-ce là que l’on habitait ?
L’interrogation à l’origine du projet au long cours d’Anne-Lise Broyer sous-tend une
dimension géographique, historique et une mémoire secrète. Elle y répond par un
vaste ensemble photographique d’un gris sourd qui confronte imaginaire et réalité :
portrait d’un espace en creux. La Méditerranée tient lieu de point de vue et de
perspective. La photographe se tient au coeur d’une étendue retournée, depuis cette
mer de récit, de voyage, cette mer originelle, mythologique, devenue linceul. Ses
images d’horizons maritimes presque abstraits scandent les ruines anciennes et
modernes. Partie de Carthage, elle déploie son regard singulier pour lire le paysage
méditerranéen dans une errance et une latence, d’Alger à Beyrouth, de Tipasa à
Balbeck, en passant par Pompéi, Marseille, Césarée… les noms s’égrènent avec
leur puissance littéraire et légendaire. Dans un mouvement qui alterne douceur et
brutalité, son chant photographique tresse avec la force de l’élégie les temporalités
de ces lieux contemporains tout autant que rêvés, qu’elle replace dans le courant de
la vie. Ce sont des visages de marbre ou de chair, ils sont la même humanité
vivante, vibrante et figée ; ce gris, est-ce de l’eau ? qui va et vient, qui recouvre la
terre et s’éloigne, mouvement incessant du regard qui refuse de se fixer, dans un
ressac. Le mouvement de l’onde est le même que celui des images dont la surface
et celle de la mer reflète notre mémoire enfouie et glissante. Cette époque saturée
de tensions appelle la suspension et le retrait, elle invite à trouver une attitude, un
poste de veille, de garde. Anne-Lise Broyer tire de cette posture une force, une
puissance de possible et d’indéterminé.
Sally Bonn